Loup Hervieu, portrait d’un joueur qui voit plus loin que le terrain
- Simon Arnaudet
- 20 déc. 2025
- 6 min de lecture
Peut-on être footballeur professionnel et mener de front des études supérieures exigeantes ? Loup Hervieu apporte une réponse claire à cette question : OUI. Originaire de Granville, dans la Manche, et issu d’une famille de sportifs, il évolue aujourd’hui sous les couleurs du FC Fleury 91, en National. Formé à Caen, il représente cette génération de joueurs qui refuse de réduire le football à ce qui se passe sur le terrain. Étudiant à l’EM Lyon et engagé dans des actions de sensibilisation avec l’UNFP, il construit son parcours avec la même exigence que sa carrière sportive. Loup Hervieu n’est donc pas un footballeur comme les autres : c’est un footballeur moderne, capable de concilier performance et réflexion, haut niveau et anticipation de l’après-carrière. Dans cet entretien, il se confie sur son quotidien de joueur de National à l’heure du passage à la Ligue 3 et sur sa vision des études et de l’après-foot. Un échange rare et sincère, à l’image d’un joueur qui ne l’est pas moins.

Comment décrirais-tu ton quotidien de joueur de National, dans le contexte du passage à la Ligue 3 ?
Être joueur de football en National, c’est faire du football son métier. Cela passe par des entraînements toute la semaine, le matin et parfois l’après-midi, des matchs le vendredi soir, souvent diffusés sur FFF TV ou YouTube, et l’exigence d’un championnat de qualité, avec de belles équipes et un niveau qui ne cesse de s’élever. Le passage à la Ligue 3, pour moi, ne change pas grand-chose : c’est surtout une question de nom. L’objectif reste le même : continuer à gagner en visibilité dans une division que je trouve très intéressante, dont le niveau se rapproche de plus en plus de la Ligue 2, même s’il existe encore un écart. En dehors du terrain, je fais attention à la récupération, qui est essentielle quand on est sportif de haut niveau : le repos, le sommeil, la gestion du corps. Et depuis maintenant quinze mois, je suis un master en management général à l’EM Lyon, via l’UNFP. Je travaille mes cours l’après-midi et je suis des cours le soir, généralement de 19h à 21h. C’est exigeant, mais c’est un équilibre qui me plaît et qui me permet de me construire aussi en dehors du football.
« Se préparer à l’après-carrière, ce n’est pas seulement investir financièrement, c’est aussi investir en soi »
Tu as donc très tôt structuré ton parcours d’études et réfléchi à l’après-foot : comment as-tu construit cette préparation en parallèle de ta carrière de joueur ?
J’ai toujours eu cette réflexion, d’abord parce que j’ai été sensibilisé à la question de l’après-carrière par des amis plus âgés que moi, mais aussi parce que mon père est un ancien sportif de haut niveau. C’était un sujet dont on parlait naturellement à la maison. Très vite, ça a été une évidence : la vie après le football sera forcément plus longue que la carrière de joueur. J’ai donc cherché à m’y préparer sérieusement. Après un bac ES, j’ai enchaîné avec une licence STAPS option management du sport à Caen, toujours en lien avec l’UNFP. Ensuite, j’ai validé une formation de scouting en six mois, avant de me lancer dans un master de management à l’EM Lyon, que je viens tout juste de valider. Aujourd’hui, je poursuis cette logique en me lançant dans un programme d’anglais intensif pendant huit mois, afin de continuer à développer mon profil. Pour moi, se préparer à l’après-carrière, ce n’est pas seulement investir financièrement, c’est aussi investir en soi, dans ses compétences et son développement personnel, pour être prêt le jour où il faudra entamer une nouvelle vie.

Entre tes études et le foot, quelle est la compétence que tu as apprise sur les bancs de l’EM Lyon et que tu appliques… sans que personne ne s’en rende compte sur un terrain ?
La gestion des émotions, sans hésiter. À l’EM Lyon, j’ai suivi beaucoup de formations autour du management humain : comment parler aux gens, comprendre leur profil, adapter son discours. Et ça, je l’utilise en permanence, même sur un terrain de foot. Dans la vie de tous les jours, je suis quelqu’un de très calme. Mais dès que j’arrive sur le terrain, il y a une forme de transformation : je deviens plus fougueux, plus hargneux. Ça m’a d’ailleurs valu quelques cartons. Avec le temps — et grâce aux études — j’ai appris à me recentrer très vite sur l’essentiel. Aujourd’hui, tout se joue en fractions de secondes : est-ce que ce que je fais ou ce que je dis est utile, inutile, ou réellement efficient pour l’équipe ? Cette capacité à prendre du recul instantanément, à poser les bonnes questions au bon moment, c’est clairement un héritage direct de mes années d’école. Et même si ça ne se voit pas, ça change beaucoup de choses sur un terrain.
« Je me considère comme un ouvrier du football »
Si tu pouvais ajouter une nouvelle stat impossible dans le foot laquelle tu inventerais ?
Ce serait une stat liée à la capacité d’un joueur à se fondre dans un collectif. J’ai du mal à lui donner un nom précis, mais c’est tout ce qui touche à la relation avec les autres. Aujourd’hui, c’est devenu primordial. Un joueur peut être très fort footballistiquement, ne poser aucun problème sur le terrain, mais si humainement il n’accroche pas avec le groupe — le staff, les coéquipiers, la direction — ça finit forcément par créer des blocages. Sur le terrain ou en dehors. Et souvent, c’est simplement parce qu’il ne se sent pas totalement à sa place. Si on arrivait à quantifier cette dimension humaine, la qualité des relations, le degré d’adhésion à un collectif, on pourrait franchir un vrai cap. Ce serait une stat invisible, mais avec un impact énorme sur la performance et l’équilibre d’une équipe.
Compilation des plus beaux buts de la seizième journée dont celui de Loup Hervieu
On te donne le pouvoir de supprimer une règle du football et d’en inventer une nouvelle totalement folle. Tu choisis quoi ?
Je vois qu’en Premier League, il faut cinq cartons jaunes pour être suspendu, alors que chez nous on est à trois. Honnêtement, je trouverais plus cohérent de passer aussi à cinq. Trois cartons, ça arrive vite... Sinon, peut-être inventer une règle qui obligerait les clubs à réussir à remplir davantage leurs gradins. Que les stades soient plus pleins, pour que le spectacle soit un peu plus sympa, aussi bien pour les joueurs que pour le public.

L’œil du coach : David Vignes (FC Fleury 91)
J’ai découvert Loup en 2021, lors de mon deuxième passage en Belgique. Le club que je venais de reprendre était en mauvaise posture et il fallait quasiment reconstruire une équipe entière pour atteindre l’objectif fixé par les propriétaires : le maintien. Dans ce contexte, Loup faisait partie des joueurs prioritaires que je voulais recruter. Je ne le connaissais pas personnellement, mais j’avais eu d’excellents échos, notamment de la part du coach qui l’avait lancé en Ligue 2. Son tempérament et ses qualités correspondaient exactement à ce dont j’avais besoin pour cette mission. On a vécu une très belle aventure humaine et sportive, ponctuée par un maintien que je considère comme un véritable exploit. Loup était alors mon joueur majeur au milieu de terrain, avec de grosses qualités à la récupération, mais aussi de vraies qualités morales. Quand j’ai ensuite signé au FC Fleury 91, il a été ma première recrue. Depuis, on travaille ensemble avec des saisons pleines, et sur ces trois dernières années, on a encore vécu de très belles choses, notamment la montée du club en National, dont il a été un acteur essentiel. Cette saison, en National, je sens qu’il passe de nouveaux paliers, notamment dans l’utilisation du ballon et dans la gestion des temps forts et des temps faibles. Le but qu’il marque au Puy illustre bien cette progression : c’est quelqu’un qui tente beaucoup, qui ose frapper, même si c’est encore un aspect qu’il doit continuer à améliorer pour un milieu de terrain. Je suis vraiment enchanté de travailler avec un garçon comme lui. Pour un entraîneur, c’est très confortable. C’est un joueur de caractère, en qui j’ai une entière confiance. Je le connais depuis bientôt six ans, et je suis convaincu qu’il peut encore s’améliorer. Il a une vraie marge de progression. C’est un bosseur, qui rechigne rarement à la tâche et qui, malgré ses faux airs de rebelle, écoute et met très souvent à profit les conseils qu’on lui donne.
Loup Hervieu incarne une réalité encore trop peu visible dans le football français : celle d’un joueur qui pense autant qu’il joue. Sur le terrain, il fait le lien, récupère, équilibre. En dehors, il anticipe, apprend et se construit. À l’heure où le football cherche des modèles plus complets et plus responsables, son parcours rappelle une évidence : le haut niveau n’empêche ni la réflexion ni l’ambition intellectuelle. Bien au contraire. Et si le football de demain lui ressemblait un peu plus, il serait sans doute plus juste, plus équilibré et profondément plus humain.



