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Baptiste Monveneur : quand la littérature prolonge le football

  • 12 juin
  • 9 min de lecture

Footballistiquement, Baptiste Monveneur semblait promis à un bel avenir. Formé à l’Olympique Lyonnais, il cochait toutes les cases du jeune joueur en route vers le professionnalisme. Mais les blessures ont fini par freiner sa trajectoire et par refermer ce chapitre. Littérairement, en revanche, une autre histoire s’est écrite. Autodidacte passionné, nourri par Victor Hugo, Jack London et bien d’autres, Baptiste Monveneur a trouvé dans les livres un nouveau terrain d’expression. Itinéraire d’un jeune homme à la maturité précoce, dont les talents dépassent largement les limites d’un terrain de football.

 

Baptiste Monveneur

Rémy Riou me racontait récemment que Karim Benzema avait failli être écarté du centre de formation de l’OL à l’adolescence. Quand on connaît la suite de sa carrière, cela interroge : le football est-il suffisamment patient avec les jeunes talents ou passe-t-il parfois à côté de futurs grands joueurs en les jugeant trop tôt ?

Je dirais que c'est assez variable selon les profils. Il y a des joueurs qui peuvent avoir une certaine précocité. On va avoir de plus en plus de joueurs très jeunes qui vont réussir à jouer à un haut niveau. Mais le propre d'un centre de formation et d'un club, c'est de faire des choix et de prendre des décisions. Je ne parlerais donc pas de patience, parce qu'en fait, la réalité, c'est qu'aujourd'hui, les clubs ne peuvent pas prédire l’avenir. Cela veut dire que, lorsqu'un joueur a 13 ou 14 ans, que ce soit pour des raisons de comportement ou parce qu'il est un peu moins bon, on se pose la question de le garder ou non. C'est plutôt une question d’exigence du milieu, qui demande de la performance et des résultats à l'instant T, là où je pense aussi que les centres de formation ont tendance à évaluer le potentiel des joueurs et à se projeter. Karim Benzema a fait une carrière exceptionnelle, mais je pense que, s'il n'avait pas été conservé à l’OL, il aurait peut-être eu une autre possibilité de faire carrière. Ce n’est pas binaire. Au contraire, les clubs ont ce devoir, cette contrainte, cette pression de s'adapter à des exigences liées au sport, qui est celui de la performance.

 

Un professeur de français a joué un rôle important dans ton parcours en te donnant le goût de la littérature. Si tu avais quelques mots à adresser aux jeunes joueurs qui rêvent de devenir professionnels, que leur dirais-tu sur l’importance de cultiver d’autres passions que le football ?

Ce que je leur dirais, c'est tout simplement que c'est normal d'avoir une concentration exclusive sur le football, parce qu'on a envie de tout donner, parce que c'est notre rêve. Parfois, on a tendance à croire, je pense à tort, que c'est en donnant tout, en s'investissant pleinement, qu'on y arrivera. Mais la réalité du terrain montre qu'on a aussi besoin d'être frais mentalement pour réussir. La fraîcheur mentale, ça passe par un équilibre familial, par des amis, mais aussi par des passions constructives, qui peuvent, à un moment, nous extraire du quotidien et de la pression pour nous permettre de retourner sur le terrain en étant ressourcés. Ce professeur est arrivé dans ma vie à un moment où je pense que mon esprit recherchait ce besoin d’évasion. Je dirais que c'est fondamental de cultiver sa curiosité et que, malgré des emplois du temps très denses, il est important d'essayer de se dégager des moments d'ouverture. On est avant tout des enfants, des adolescents, potentiellement des footballeurs en devenir, mais on reste avant tout des êtres humains. Si on reste uniquement focalisé sur le football, alors on est caractérisé par ce que l'on est en tant que joueur, et non plus par ce que l'on est en tant que personne.

 

Baptiste Monveneur - OL

Tu as été formé pour devenir footballeur professionnel sans atteindre cet objectif, puis tu es devenu écrivain sans être passé par une formation littéraire classique. Quel regard portes-tu sur l’autodidactisme ?

Déjà, je pense que même si ce sont deux milieux totalement antinomiques, je dirais qu'ils se sont soutenus mutuellement. C’est le football et le centre de formation, avec ses exigences institutionnelles, qui m'ont permis de m'ouvrir à la littérature. La discipline du football, l'autonomie, la rigueur, mais aussi la passion, cet ensemble m'a permis de m'investir dans la littérature de manière assez conséquente. Ça m'a permis aussi de dégager du temps pour lire et pour écrire. Et j'ai envie de dire que c’est également le centre de formation qui m'a permis de rencontrer plein de personnes, que ce soit des coachs ou des professeurs, qui se sont imposées comme des sources d'inspiration pour la littérature. Pour revenir à la question initiale, je pense que ce sont des trajectoires et qu’il y a autant de trajectoires que de personnes. Et il y a une finalité commune : c'est le travail et la discipline qui permettent d'arriver à son objectif. Il n'y a pas de chemin tout tracé.

 

Quand tu regardes les jeunes que tu entraînes aujourd’hui au Saône Franc Lyonnais, quelles sont les leçons de ton propre parcours que tu aimerais leur transmettre avant même de leur parler de football ?

En fait, c'est peut-être un peu fou ce que je vais dire, mais quand je suis avec eux, je ne m'intéresse plus au football. Forcément, on va mettre en place des exercices technico-tactiques, mais ce sont des enfants ! Donc, ce que j'essaie de leur transmettre, ce sont des valeurs qui peuvent leur servir au quotidien. On dit que le sport est la meilleure école de la vie. J’y crois vraiment. J'ai envie de les aider, de les accompagner pour faire de ces jeunes joueurs des enfants épanouis et de bons citoyens. Ça passe forcément par la volonté de transmettre du plaisir. On voit trop de pression mise par les parents et les clubs amateurs dès le plus jeune âge. Ensuite, on retrouve sur le terrain des comportements qui sont inappropriés, que ce soit de la part des coachs, des parents ou des joueurs. C’est fondamental de revenir au plaisir. J'essaie vraiment d'être dans cette perspective de cultiver ce respect de l'autre et de soi-même. Parce que se respecter, c'est aussi être capable, sur un terrain, de respecter les règles ainsi que cet espace de discussion et de dialogue. Je veux aussi être présent pour les écouter. C’est la première mission d’un éducateur. Évidemment, on met en place beaucoup de temps de jeu, mais on essaie aussi vraiment de rythmer les séances avec de la discussion, des moments de questions-réponses, collectifs et individuels.


Baptiste Monveneur éducateur

 

Tu as connu un univers où l’on apprend très tôt à masquer ses faiblesses. L’écriture t’a-t-elle demandé exactement l’inverse : apprendre à montrer ce que tu cachais ?

Clairement. Ça me fait penser à une interview de Leïla Slimani, durant laquelle elle parlait de son rapport à l'écriture et à l'introspection créative. Quand on écrit, on se rend rapidement compte que si l'on cherche à mettre une certaine distance entre ce que l'on raconte et ce que l'on est, il manque quelque chose. Il n'y a pas de substance, pas de force, et je dirais même qu'on finit par s'ennuyer parce qu'on sonne un peu faux. Je rejoins Leïla Slimani, mais aussi de nombreux écrivains comme Rainer Maria Rilke, qui évoquent justement l'importance de cultiver ses faiblesses dans l'isolement et la solitude. Là où, dans le monde du football, on apprend souvent à porter un masque de façade, la littérature demande presque l'inverse. Si l'on veut créer quelque chose de fort, qui n'a pas forcément vocation à être partagé mais qui cherche à transmettre ou à faire ressentir quelque chose, alors il faut être le plus sincère possible face à la feuille. Et cette sincérité passe forcément par ce qui peut nous troubler, nous angoisser, par nos plus grandes peurs comme par nos plus grandes tristesses.

 

Écris-tu encore à l’encre ou directement sur ordinateur ?

Ça dépend ! Pour ce qui est des gros ouvrages, comme cela a été le cas pour À l’aube du jeu et des mots, j’écris directement sur ordinateur. Mais j’aime bien prendre des notes dans des carnets. Sinon, j’ai un exercice d’écriture quotidien, purement à la main. J’entretiens aussi des correspondances manuscrites. C’est important de conserver ce rapport au papier, mais c’est aussi important d’être capable de s’adapter à son époque. Hartmut Rosa en parle parfaitement dans son livre Accélération : une critique sociale du temps. À une époque où nous sommes en crise de temps, l’ordinateur est véritablement un moyen d’aller un peu plus vite et peut-être de consacrer davantage de temps à d’autres aspects, notamment à la relecture.

 

Y a-t-il une phrase entendue dans le football qui t’a marqué au point de ne jamais l’oublier ?

Il y en a deux qui me sont venues en tête instantanément. La première peut s’appliquer à tout le monde. J'avais une douleur et un coach m’a dit que tous les sportifs de haut niveau jouaient avec des douleurs. Cette phrase m'a marquée parce que, dès 15 ou 16 ans, on nous apprenait le dépassement de soi. On nous apprenait à jouer au-delà de nos limites physiques. Moi, je me souviens avoir déjà joué avec des douleurs monstrueuses. Et le plus dur, c'est justement de trouver cet équilibre, de sentir le moment où il faut dire stop et celui où il reste encore une marge pour continuer. La deuxième est une phrase plus personnelle qui m’a été dite par Pierre Sage lorsqu’il était mon coach. C'est toujours en lien avec les blessures. Il m’a dit : « Dès que tu montes, tu tombes. » Dès que j'arrivais sur une bonne dynamique, dès que j'atteignais un niveau de jeu satisfaisant, il y avait instantanément quelque chose d'autre qui venait couper mon élan.


Baptiste Monveneur écrivain

 

Pourquoi ces deux phrases ?

Parce que mon rapport au football a été marqué par ces blessures physiques qui se répétaient et qui, à un moment, peuvent plomber. Tous les sportifs passent par là. Et dans le milieu du football notamment, la question est toujours de savoir comment réagir face aux blessures, comment y répondre, comment savoir quand il faut s’arrêter et à quel moment il est encore possible de continuer.

 

Si chaque centre de formation devait imposer la lecture d’un seul livre à ses pensionnaires, lequel choisirais-tu ?

Si je voulais faire des ventes, je dirais À l’aube du jeu et des mots ! (Rires) Plus sérieusement, c'est une question très compliquée. Je n'irais pas forcément vers une biographie de joueur. Il y aurait une tendance à idéaliser certaines choses, à s'identifier directement à une figure tutélaire qu'il faudrait suivre. J'aurais tendance à citer Martin Eden de Jack London. Le parallèle avec le football peut être très intéressant. Martin Eden, qui est issu des milieux populaires et qui, à un moment, veut s'élever socialement et intellectuellement, découvre par amour la vocation de l'écriture. La grosse erreur que l'on peut faire quand on se lance dans la quête de devenir footballeur professionnel, c'est de le faire pour les mauvaises raisons, de vouloir s'élever parce qu'on recherche l'argent, la célébrité, etc. On se confronte alors à une grosse désillusion parce qu'une fois arrivé, on se rend compte que ce n'est pas aussi beau qu'on l'imaginait. Le chemin est tout aussi intéressant que la finalité.


Baptiste Monveneur Lyon

 

Et pour finir Baptiste Monveneur, une question qui nous vient de Jérémie Bréchet, ton ancien coach à l’Olympique Lyonnais.

 

Quand et comment as-tu pris conscience de l’unicité de tes talents ?

Déjà, cette question est une agréable surprise ! Je dirais qu’en réalité, ça a mis du temps, énormément de temps. Et je ne sais même pas si j'en suis encore convaincu. Une chose est sûre, c'est que Jérémie m'a énormément aidé sur cet aspect-là, à me rendre compte que malgré... (Silence) J'avais vraiment un syndrome de l'imposteur à l’OL. Pendant des années, je ne pensais pas forcément avoir ma place. Jérémie, lui, a su dépasser ça. Il a toujours eu le bon mot. Footballistiquement, je m'en suis rendu compte au moment du départ. J'ai passé six années à l'Olympique Lyonnais et, quand je suis arrivé dans d'autres clubs, je me suis rendu compte qu'effectivement, j'étais un bon joueur. J’ai compris que ce n’est pas parce qu’on n’est pas le meilleur qu’on est mauvais. Et sur l'aspect littéraire, je pense que je ne cesserai jamais de douter. Jamais. Je douterai constamment. C’est ce qui me permet de travailler davantage, de me remettre en question continuellement. Le doute est un très bon point de départ pour se réinventer, pour peaufiner, pour se perfectionner. Mais le doute ne doit pas venir seul. Car seul, il ne fait rien. Il faut être accompagné. J’ai eu la chance d’avoir à mes côtés des personnes comme Jérémie Bréchet, Valérie Portheret ou encore Frédéric Guerra, qui m'ont fait prendre conscience de ma valeur et qui m'ont permis de bonifier ces doutes.

 

« Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l’horizon. » Tirée de Martin Eden, cette citation semble décrire parfaitement le déclic vécu par Baptiste Monveneur. Car si le football lui a appris la discipline, la rigueur et le goût de l’effort, la littérature lui a offert un autre espace : celui de la curiosité, de l’introspection et de la création. Entre les doutes du sportif, les blessures qui forgent un parcours et les certitudes que l’on cherche toute une vie, Baptiste a trouvé dans les livres un prolongement naturel du terrain. Une autre manière d’avancer, de se construire et de transmettre. Comme quoi, certaines vocations ne remplacent pas les précédentes : elles les prolongent.

 

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