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Rémy Riou : "un vestiaire, c'est le reflet de la vie puissance mille"

  • 17 mars
  • 20 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 mars

Que se passe-t-il vraiment derrière les portes d’un vestiaire de football professionnel ? Après vingt et un ans de carrière, Rémy Riou en a connu des vestiaires. Formé à l’Olympique Lyonnais, le gardien a connu toutes les facettes du métier : troisième gardien, remplaçant, titulaire, de la Ligue 2 à la Ligue 1 jusqu’aux soirées de Ligue des champions, mais aussi les blessures, les doutes et les rebonds qui façonnent une trajectoire. Dans cet entretien, il revient avec franchise sur son parcours, les exigences du très haut niveau et l’évolution d’un football qui a profondément changé. Mais il parle aussi de ce qui, selon lui, reste l’âme de ce sport : ces vestiaires où se côtoient nationalités, cultures, religions et histoires personnelles, et qui, dans un contexte sociopolitique particulièrement tendu, demeurent parfois l’un des derniers endroits où le vivre-ensemble se vit au quotidien.


Rémy Riou par Simon Leon

Rémy Riou, comment es-tu devenu gardien de but ?

Chaque gardien a son histoire. Mes frères te diraient que c’est grâce à eux ! C’est un peu vrai d’ailleurs. Je suivais le paternel et mes deux grands frères. Ils avaient deux ans d’écart, donc ils se tiraient la bourre sur le terrain. Mais moi, j’avais cinq et sept ans d’écart avec eux. Ça commence à faire. Donc j’allais dans les cages. Mon père a vite capté que j’étais très bien coordonné œil-main, que j’attrapais le ballon différemment et que j’avais des capacités un peu innées. Et puis, on ne va pas se cacher : quand t’es gardien, c’est que t’aimes bien aller dans la boue et te jeter un peu partout comme un casse-cou ! Donc c’est venu un peu grâce à la famille, à ma fratrie, et aussi à mes capacités motrices.

 

La coordination chez les gardiens de but est-elle encore plus importante que pour les autres postes ? 

Plus important, je sais pas, mais tu dois aussi être coordonné avec les mains, donc je pense que c’est plus complet. Tu dois coordonner tout ton corps par rapport au terrain et au ballon.

 

« Le corps de l’être humain n’est pas fait pour le très haut niveau »

Rémy Riou


Quelle est l’histoire de tes blessures ?

Je pense que le corps de l’être humain n’est pas fait pour le très haut niveau. En centre de formation, tu as sept entraînements, parfois même neuf par semaine, avec des séances intenses et le match le week-end alors que tu es en pleine croissance. Donc c’est très compliqué : tu prends beaucoup de chocs et je pense que ton corps s’abîme forcément. Notre corps est un super outil, c’est la magie de la nature. Mais à un moment donné, quand tu tapes trop dedans, ça devient très compliqué. Même en étant très sérieux sur tout ce qui est invisible, comme l’hygiène de vie, la nutrition ou le repos, je pense que ton corps ramasse beaucoup. Moi, j’ai grandi très vite et j’ai fait un Osgood-Schlatter à 13 ans avec de grosses complications. Ensuite, j’ai eu la malchance d’avoir une blessure au genou à 17 ans. À partir de là, mon ménisque n’a pas tenu. Rien n’est anodin, tout est relié.

 

As-tu des idées pour l’après-carrière ?

C’est une question que je me pose tous les jours. Je suis très curieux, tout m’intéresse. J’ai un métier passion depuis mon plus jeune âge et j’ai la chance de très bien gagner ma vie, mais je n’avais qu’un bac ES, alors j’ai décidé de me former. J’ai fait une formation en management à l’EM Lyon, une formation de maître d’œuvre dans le bâtiment parce que l’immobilier m’a toujours intéressé, et aussi une formation de conférencier.

 

Rémy Riou par Simon Leon

Tu te verrais rester sur les terrains ?

Pour le moment, non. Faire passer des messages, ça devient compliqué, encore plus avec une génération qui n’est pas la mienne. Mais j’ai envie de transmettre, j’ai envie d’être sur le terrain, parce que c’est là où je suis le plus épanoui. Donc si un jour j’arrive à capter l’attention de certains jeunes, peut-être que je serai décidé à revenir sur les terrains pour transmettre et faire grandir ceux qui en ont envie. 

 

« Ma génération a été la première à être vraiment médiatisée et à remettre en question certaines règles » - Rémy Riou


En 20 ans de carrière, comment analyses-tu l’évolution du football ?

C’est un peu la question piège, parce que je n’ai pas envie de passer pour le vieux qui dit que c’était mieux avant ! Ma génération a été la première à être vraiment médiatisée et à remettre en question certaines règles. Avant nous, les plus jeunes lavaient les chaussures des anciens. Nous, on s’est un peu rebellés en disant : « je ne lave pas tes chaussures ! ». Je suis assez mitigé là-dessus, parce que j’ai aussi un côté vieille école. Je pense qu’il y a un respect des anciens à avoir, et j’ai toujours essayé de l’avoir, même si on a aussi pris certaines libertés que les générations précédentes n’ont pas forcément comprises. Ensuite, il y a eu beaucoup de spéculation autour des jeunes issus des centres de formation français. On a surfé sur la génération 98 et la qualité de nos centres de formation. Comme les clubs français avaient moins d’argent que ceux d’Angleterre par exemple, ils se sont beaucoup appuyés sur la formation, parce que ça coûtait moins cher et que ça permettait aussi de faire de grosses ventes derrière. Aujourd’hui, les jeunes arrivent avec de gros contrats et beaucoup moins de restrictions. Nous, dès qu’on faisait une erreur, on payait cash. Tu pouvais très vite te faire virer. Tu avais ton numéro 33 dans le dos pendant deux ou trois ans et il fallait jouer au moins une dizaine de matchs par saison pour espérer avoir ton nom dans le dos. Nous, on s’est faits dans le dur, et c’est ce qui a forgé mon caractère. On te mettait la tête sous l’eau, on ne te laissait pas respirer, mais tu avais cette envie de te battre pour y arriver. J’ai parfois l’impression qu’aujourd’hui on se bat un peu moins, donc qu’il y a un peu moins ce côté battant et déterminé. Bien sûr, il y a des jeunes qui l’ont encore, c’est vraiment du cas par cas et on ne peut pas généraliser. Mais j’ai quand même le sentiment qu’aujourd’hui les joueurs sont davantage dans un cocon. C’est devenu plus un métier qu’une passion : certains pensent d’abord au gros contrat, et si tout ne se passe pas comme prévu, c’est pas si grave. C’est aussi pour ça que je dis que c’est devenu compliqué de faire passer un message à certains jeunes à qui on répète depuis des années qu’ils sont les meilleurs et qui ne comprennent pas pourquoi, d’un coup, on peut leur rentrer dedans.

 

« Dans quatre ou cinq ans, le Paris FC peut aller très haut »

Rémy Riou


Quel est ton avis sur le Paris FC et son avenir ? 

Pour l’instant, le projet est cohérent, mais le club est dans une phase de construction et de transition. Tu as un gros actionnaire qui arrive alors que tu viens de monter de Ligue 2 en Ligue 1. Donc tu dois te renforcer, avec plus de moyens que tu n’en avais en Ligue 2, sauf que tu as aussi des joueurs qui ont participé à cette montée. Et c’est là que ça devient compliqué. Il y a des mecs qui ont joué en Ligue 1, mais en même temps tu veux recruter de gros joueurs, et la mayonnaise peut mettre du temps à prendre. C’est surtout une question de management. Je n’ai jamais été dans un vestiaire avec autant de joueurs. C’est une phase de transition complexe pour le club, aussi bien sportivement qu’au niveau des infrastructures. Le président Ferracci a fait un super travail. Il a réussi à mettre en place des fondations très solides, et maintenant le nouvel actionnariat veut faire passer le club dans une autre dimension, et il le fait intelligemment, même si tout n’est pas parfait. Il faut franchir un nouveau cap dans les exigences. Donc c’est une transition qui peut être longue, mais dans le football on n’a jamais le temps, les gens sont toujours pressés. Malgré tout, ils mettent les choses en place. J’ai un avis assez tranché là-dessus : je pense que dans quatre ou cinq ans, le club peut aller très haut. Le club est sain et le projet est sur la bonne voie.


Remy Riou par Simon Leon

 

Tu as connu tous les statuts pour un gardien de but dans un club professionnel : troisième gardien, gardien remplaçant, gardien numéro 1. Comment passe-t-on d’un statut à l’autre tout en conservant sa motivation au top ? 

En gardant confiance en soi. 


Et comment fait-on ? 

Il faut être un peu prétentieux, mais surtout objectif, et savoir se remettre en question. Moi, j’avais une grosse carrière devant moi et, jusqu’à mes 26 ans, je pensais que c’était la faute des autres si je ne franchissais pas un nouveau cap. Et puis j’ai compris que c’était de ma faute. Que j’étais un super gardien, mais que si je jouais pas, c’était de ma faute. Tu es très dépendant d’un entraîneur, d’un président, d’un agent, mais si tu te remets pas en question au quotidien, à la fin c’est toi et ta cage sur le terrain. Si tu arrives et que tu fais n’importe quoi, le coach va se dire qu’il a 60 ans, qu’il a 30 mecs à gérer et qu’il a pas ton temps. Donc tu t’élimines tout seul. Je pense qu’il faut être très objectif sur ses performances au quotidien, sur son niveau aussi. Il y en a qui sont limités, il y en a qui sont très forts. Moi, ma motivation, ça reste la passion du jeu : être bon sur le terrain, faire six heures de bus pour aller chauffer le gardien, puis m’asseoir pendant 90 minutes à me cailler le c**… C’est pas ce qui me plait le plus ! Ce qui m’a toujours animé, c’est de jouer. Je prends pas de plaisir à regarder un match, que ce soit à la télé ou encore moins sur un banc de touche. Ma motivation, ça reste la passion du jeu et du foot. C’est pour ça que je dis que c’est un métier passion. C’est ça qui m’anime et qui m’a toujours animé, et à partir du moment où tu perds ça, ça devient compliqué.

 

« J’ai grandi avec Karim Benzema. C’était notre buteur,

il avait cette vraie soif de buts » - Rémy Riou


Qu’est-ce que tu respectes le plus chez un attaquant ?

Il y a plein de trucs. L’égoïsme me fascine. L’égoïsme dans le sens de la soif du but. Il y en a de moins en moins comme ça. J’ai eu la chance d’être formé à Lyon, à l’époque où le club gagnait tout. S’il y avait un ballon qui traînait, ça finissait au fond du filet. Les attaquants voulaient vraiment t’enfoncer dans le but. Maintenant, quand il y a une action et que le ballon traîne, ça s’amuse un peu, ça va faire tourner, etc. Moi, j’ai grandi avec Karim Benzema. C’était notre buteur, il avait cette vraie soif de buts. J’adore aussi Edinson Cavani. Je n’ai jamais joué contre un autre attaquant comme lui. Ses déplacements étaient tellement justes. Il avait de super joueurs autour de lui pour lui faire des passes, mais c’est le seul attaquant qui m’a vraiment posé des problèmes dans ses déplacements. Il était tout le temps bien placé et les ballons arrivaient forcément. Cette lecture du jeu, cette intelligence de jeu, on la travaille de moins en moins aujourd’hui. On manque de joueurs intelligents comme ça. Quand tu regardais le FC Barcelona des grandes années avec Busquets, Iniesta et Xavi, tu te régalais. Les mecs se trouvaient les yeux fermés. Je pense que le coach y était pour beaucoup, mais il y avait surtout une intelligence de jeu qui faisait mal à tout le monde.

 

« Je lui dirais : "bouge-toi le c**, mon gars ! " » - Rémy Riou


Si tu pouvais parler au Rémy Riou de 19 ans, tu lui dirais quoi ?

Je lui dirais : « bouge-toi le c**, mon gars ! » Tu es bon, tout le monde te trouve bon, mais il va falloir que tu bosses, parce que le talent, ça ne suffit plus. Il faut que tu travailles, que tu te remettes en question sur ce que tu fais au quotidien, sur ton hygiène de vie.

 

Et si tu avais compris ça, tu penses que tu serais allé jusqu’où ?  

Très haut. Je pense que je me serais battu avec Mandanda et Lloris. J’étais en Espoirs avec eux mais j’ai raté la marche et le train est passé.

 

Tu as des regrets aujourd'hui ?  

Non, parce que rien n’arrive par hasard. Est-ce que j’aurais supporté la pression ? Est-ce que j’aurais supporté une notoriété plus importante ? Je crois pas. J’ai fait de super rencontres dans ma carrière et j’ai une super carrière. J’ai peut-être pas gagné autant de titres que j’espérais. Mais j’ai pris du plaisir à vivre du foot et à faire du foot. Il y a des sélections naturelles dans ce milieu : le talent, le mental, le physique. Et mentalement, je sais pas si j’étais prêt à faire tous ces sacrifices pour être tout en haut.


Rémy Riou par Simon Leon

 

Que penses-tu de la mode actuelle de demander aux gardiens d’être les premiers relanceurs ?

Je suis mitigé, parce que j’ai détesté ça au début, tout simplement parce que j’ai pas été éduqué comme ça. Même si je suis très à l’aise au pied, parce qu’on travaillait beaucoup ça quand j’étais jeune à Lyon. Je suis mitigé parce que ça dépend beaucoup de ton équipe, de ton coach et du contexte dans lequel tu joues. C’est pour ça que Donnarumma est parti. Il est allé à Manchester City avec Pep Guardiola et tu vois qu’il est performant quand même. Après, je suis pas dans les petits papiers de Guardiola, mais tu vois qu’il a un peu adapté son système de jeu. Au handball par exemple, surtout les Allemands, ils aiment bien mettre une chasuble à un septième joueur pour créer une supériorité. Je pense qu’ils s’en sont un peu inspirés dans le foot en se disant que si tu joues vraiment à onze joueurs de champ, tu peux apporter une supériorité, donc ton gardien doit pouvoir jouer plus haut. En vingt ou trente ans, le poste de gardien est sûrement celui qui a le plus évolué dans le football. Quand tu regardais Pau López quand il était à Marseille, il jouait presque aussi haut que ses défenseurs centraux. Sauf qu’après, tu as trente mètres à couvrir derrière toi. C’est un déplacement vers l’arrière que tu fais jamais si tu le travailles pas à l’entraînement, et tu dois switcher en une fraction de seconde pour défendre ton but. Moi, ça me plaît ce rôle parce que tu as plus de responsabilités en tant que gardien, mais il faut que le gardien travaille ça au quotidien.

 

Quel est le meilleur entraîneur des gardiens avec qui tu as travaillé ?

J’en ai eu pas mal. On a un poste très particulier. Je pense qu’il faut déjà avoir du feeling, quelqu’un qui sait te manager. J’avais un super feeling avec Patrick L'Hostis, mon entraîneur au FC Lorient. Il m’avait capté, parce que c’était un ancien et moi j’étais tout jeune. Mon coach actuel a aussi une approche intéressante, parce qu’il travaille beaucoup le jeu au pied du gardien et les transitions. À Nantes, ça s’est très bien passé aussi avec Willy Grondin. Il savait me canaliser et j’ai pris conscience de beaucoup de choses à cette période. J’avais 26 ans quand je suis arrivé là-bas. Est-ce que c’est lui ou est-ce que c’est moi ? Je pense que c’est un peu les deux.

 

« Lucas Chevalier peut revenir plus fort et reprendre sa place » Rémy Riou


Sais-tu ce qui est en train de se passer dans la tête de Lucas Chevalier depuis quelques semaines ? L’as-tu déjà ressenti ?

Oui, j’ai beaucoup d’empathie pour lui. Je l’ai déjà dit, mais on est un poste à part. Dans le foot, les gardiens sont vraiment une petite caste, donc on sait de quoi on parle. Après, il fait pas le même métier que moi dans le sens où j’ai jamais vécu ça. Arriver dans un top club, surmédiatisé, à 23 ans… tout est allé très vite pour lui. Je trouve qu’il était jeune et qu’on lui a un peu brûlé les ailes, parce que dans le foot t’as pas le temps. À Lille, tu dois gérer trois, quatre, cinq occasions par match. À Paris Saint-Germain, tu en as une seule dans tout le match, tu sais même pas à quelle minute elle va arriver, mais il faut être performant. Et en plus, tu dois être excellent au pied. Si mentalement t’es pas armé, c’est très compliqué. Je trouve qu’il l’a plutôt bien assumé au début. Ça va le forger. S’il est réceptif et s’il est costaud mentalement, je pense qu’il peut revenir plus fort et reprendre sa place. Mais ça ne tient qu’à lui de pas lâcher, parce que c’est ça le plus difficile. Quand ça va mal, t’as l’impression que tout le monde est contre toi, alors qu’en réalité personne est contre toi. C’est juste que dans le foot les mecs ont pas le temps. Il faut être performant tout de suite, sinon on te jette comme un Kleenex et quelqu’un d’autre prend ta place.

 

Quel est le plus grand mensonge qu’on raconte aux jeunes gardiens aujourd’hui ?

Il y en a tellement… mais ce qui me dérange le plus, c’est le manque de franchise. Dans le foot, personne veut vraiment assumer les décisions. Le coach des gardiens te dit que c’est le coach, le coach te dit que c’est le président et le président dit : moi j’ai rien à voir avec le terrain ! Et au final personne prend ses responsabilités. Moi, je préfère qu’on me dise les choses clairement. Même si ça fait mal sur le moment, au moins tu sais où tu vas. Un jour, on m’a viré d’une équipe et on m’a juste dit : « tu t’y attendais quand même ! » Non, je m’y attendais pas, parce que moi je pensais que j’étais bon. Dis-moi simplement si je fais pas l’affaire ou ce que je dois améliorer. Pour moi, le plus grand mensonge, c’est ça : le manque de franchise. 

 

« Humainement, il m’a fait la misère et j’ai pas toujours compris pourquoi mais c’est sûrement le meilleur coach que j’ai vu »

Rémy Riou


Est-ce qu’il y a un entraîneur ou un dirigeant qui a changé ta manière de voir le football ?

Il y en a un mais je n’avais vraiment pas de feeling humain avec lui. Mais c’est sûrement le meilleur coach que j’ai vu : Sérgio Conceição. Humainement, il m’a fait la misère et j’ai pas toujours compris pourquoi. Enfin si, j’ai peut-être compris après coup, mais j’ai pas eu assez de courage pour aller le voir et lui dire les choses. Par contre, sportivement, chapeau l’artiste. Même ma femme, qui connaît rien au foot, l’avait remarqué. En match, on avait l’impression qu’il jouait à la PlayStation avec nous, parce qu’à l’entraînement on travaillait tout le temps les systèmes de jeu. Sur chaque coup de pied arrêté, on avait quinze combinaisons. C’était très militaire. J’ai pas forcément pris du plaisir, mais c’était carré et très fluide.

 

Quel a été le moment le plus dur de ta carrière dont personne ne parle ?

Je me souviens d’une période à Nantes. Je me fais une entorse de la cheville avant la mi-temps d’un match, mais je finis quand même la rencontre. Ils voient que je suis un guerrier. Après ça, il y a la naissance de ma fille. Je reviens, je suis un peu moins performant et on me sort de l’équipe sans me prévenir, alors que j’étais capitaine. J’ai fini par partir pour l’étranger. Quand j’arrive en Turquie, on prend 3-0 pour mon premier match, le coach me dit direct : « c’est pas moi qui te voulais », et le stade scande le nom de l’autre gardien. J’étais loin de ma famille alors que ma mère était malade. On a changé trois fois de coach et l’année d’après ils m’ont vraiment fait la misère : je m’entraînais à 70 kilomètres avec les jeunes. Donc la Turquie, ça a été très compliqué professionnellement. Après, ma fille a grandi là-bas, on était au soleil dans une ville balnéaire, donc la vie était quand même cool. Même si ça s’est mal passé, ça m’a fait relativiser beaucoup de choses. C’est un mauvais souvenir, mais ça m’a fait du bien aussi. J’ai beaucoup appris sur moi et sur ma famille. Les échecs font partie d’un processus, ils n’arrivent pas par hasard et ils te font grandir humainement. Parce qu’il y a pas que le foot, il y a pas que le métier ou la passion. J’essaie toujours de tirer du positif de ce qui m’arrive. Pour moi, rien n’arrive par hasard, mais il faut savoir en tirer une leçon.

 

Et le plus beau moment de ta carrière ?

J’ai vécu beaucoup de super moments. Mon premier match forcément, même si je me souviens plus vraiment du match en lui-même, mais plutôt de l’atmosphère. Ça fait vingt ans maintenant… Je me souviens très bien aussi de la montée avec FC Nantes. Globalement, je kiffe la vie et j’ai vécu de très bons moments. À Nantes, c’est là où j’étais le plus épanoui. À Lorient, c’était top aussi. Après, quand je suis sur le banc, je prends pas trop de plaisir. J’ai aimé la montée avec le Paris FC, mais c’est pas la même sensation. Sinon, mon retour à Lyon, quand je suis entré à la vingtième minute, c’était incroyable pour moi. Je suis un petit du cru. Tout le monde s’est dit : « qu’est-ce qu’il veut ? Il a 35 ans, il arrive de Ligue 2 ! ». Personne m’attendait, donc c’était encore plus beau. J’ai été performant, et pour moi qui suis de Lyon, dans mon club et dans ma ville, ça reste un vrai souvenir.

 

Rémy Riou par Simon Leon

As-tu une anecdote de vestiaire qui illustre les valeurs que l’on retrouve dans le football ? 

Je vais me faire taper dessus, mais moi j’adore le vestiaire. Je trouve que c’est le reflet de la vie, puissance mille. Tu as toutes les communautés, plein de nationalités, de religions, de cultures, d’éducations différentes. Je suis pas forcément un bisounours, mais dans un vestiaire tu peux vivre des moments incroyables. Ce vivre-ensemble, je trouve ça merveilleux, surtout quand on voit toutes les tensions géopolitiques qu’il y a aujourd’hui. J’ai grandi à une époque où on pouvait se chambrer sur tout. Par exemple, j’avais des potes qui m’appelaient « Babybel ». Les blancs, on les appelle les "fromages". Un jour j’avais une casquette rouge, j’étais torse nu, ils m’ont appelé : « Babybel ! ». Ça me faisait tellement rire. On avait aussi un coéquipier qu’on appelait « chinois » alors qu’il était cambodgien. À l’époque tout le monde se charriait un peu, mais c’était pas méchant. Aujourd’hui on peut plus trop dire certaines choses, et ça me dérange un peu. Moi tu peux me traiter de Babybel, de chauve ou de ce que tu veux, ça va me faire rire. Après, c’est peut-être aussi parce que je suis en paix avec moi-même. J’ai fait un gros travail sur moi, je suis assez orienté spiritualité et j’ai l’impression de pouvoir me regarder dans un miroir. Mais attention, il y a eu aussi beaucoup de racisme et de malveillance, et ça je ne le tolère pas. Il y a des gens qui en souffrent vraiment, et en tant que blanc, en France, on s’en rend pas toujours compte parce qu’on le vit pas directement. 

 

Tu le ressens comment le vestiaire du Paris FC cette saison ?

Je trouve que c’est top. C’est dans la continuité de la saison dernière. C’est détendu, avec de bons mecs. On rigole de tout. Il y a déjà assez de choses graves dans la vie. Nous, on a la chance de jouer au foot et de bien gagner notre vie. Mais avant d’être footballeur, tu restes un être humain. Tu as des frères, des sœurs, des parents, des enfants, et tu te demandes aussi dans quel monde tu vas les élever. Donc il y a assez de problèmes dehors pour en rajouter dans le vestiaire. Et c’est aussi pour ça que je continue, parce que je le vis encore aujourd’hui et que c’est cool.


« Je m’en fous de ce qu’on va retenir de moi,

je ne suis pas là pour la postérité ! »

Rémy Riou

 

Ce qui va te manquer le plus dans le football, c’est le vestiaire !

Oui, ça va me manquer. Parce que je prends encore du plaisir à venir tous les jours. Je sais que je vais me marrer tous les jours avec les gars et que ça va être top. En ce moment, j’ai l’impression qu’on essaie de nous diviser pour mieux régner, et cette politique me dérange un peu, parce que ça a jamais été ma vision des choses. Quand tu fais ça, c’est que tu as un problème avec toi-même ou avec ton ego. Alors que dans un vestiaire, au contraire, on se rassemble. Dans l’équipe, par exemple, on a des musulmans qui font le ramadan et qui vont prier dans le vestiaire, mais ça dérange personne. Ils ont même une salle spéciale. Sans être religieux, je m’intéresse à toutes les religions. Je prévois même d’aller à La Mecque avec un pote. J’ai envie de voir ça. Je trouve ça incroyable. Je suis déjà allé à Jérusalem, et tu vois des églises, des mosquées, des synagogues au même endroit. Je trouve ça beau de se retrouver autour d’un même lieu saint. Pour moi, les religions, à la base, c’est paix et amour.

 

La data a pris une part immense dans le football. Comment l’utilise-t-on en tant que gardien de but ? 

J’ai un problème avec la data. Il faut faire attention aux chiffres, parce que tu peux les manipuler comme tu veux et leur faire dire ce que tu veux. La data, c’est très bien, c’est même super, mais il faut faire attention à ce que tu veux en faire. Nous, on l’utilise un peu, par exemple pour analyser tes déplacements. À Nantes, dans les matchs, ce qui était important, c’était le relevé après un plongeon, la rapidité à te remettre debout pour revenir dans l’action. Tu travailles ces points-là à l’entraînement pour pouvoir les retranscrire en match, et inversement tu analyses le match pour savoir ce que tu dois encore travailler. Donc je trouve ça très bien, mais il faut aussi faire attention à pas tomber dans l’overdose.

 

Que veux-tu que l’on retienne de Rémy Riou ?

Je m’en fous ! Je m’en fous de ce qu’on va retenir de moi. Je ne suis pas là pour la postérité. Je fais mon petit bonhomme de chemin et j’essaie d’être le plus droit et le plus sincère possible. Ce dont je suis le plus fier dans ma carrière, c’est qu’humainement, dans tous les clubs où je suis passé, j’ai laissé une bonne image. Je sais que les gens appellent les anciens clubs pour se renseigner sur la personne. Et à chaque fois, on leur dit : « prends-le les yeux fermés. Dans un vestiaire, c’est un top mec. Et sur le terrain, il va te faire le taf ». J’essaie de m’améliorer tous les jours parce que je suis loin d’être parfait. Mais j’essaie surtout d’être droit et d’être en phase avec moi-même.

 

Rémy Riou par Simon Leon

La question networking de Rémy Riou

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance d’interviewer Loup Hervieu, avec qui tu as étudié à l’EM Lyon et qui évolue aujourd’hui au FC Fleury 91. Il souhaitait te poser une question.

 

Tu avais toujours ce truc  de "Père Fouras",  à nous raconter des histoires, des anecdotes. D’où ça te vient ? 

(Rires) J’aime pas trop qu’on parle de moi, mais j’aime bien raconter ce que j’ai vécu dans ma carrière. J’ai vu tellement de trucs incroyables dans le foot. C’est vrai que j’en rajoute toujours un petit peu, ma femme me le reproche souvent. Elle me dit : « arrête de mentir ! ». Mais je mens pas. Je raccourcis juste un peu l’histoire pour pas que ça dure des plombes. J’aime bien raconter mes anecdotes, mais en vieillissant je radote un peu… Je raconte mes prouesses de jeunesse.

 

Tu as une dernière anecdote à nous raconter ?

L’histoire qui m’a le plus marquée, et qui résume assez bien la carrière d’un joueur, c’est celle de Karim Benzema. C’est pas très original parce que tout le monde le connaît, mais lui et moi on a le même âge. On est arrivés ensemble à 8 ans à l’Olympique Lyonnais. Jusqu’à 16 ans, on a tout fait ensemble : on a signé pro en même temps et on a même été champions d’Europe ensemble chez les jeunes. Un jour, on est dans la salle de musculation du club après un entraînement avec les pros. On a 17 ans. Moi, je suis une allumette. Dans la salle, il y a Tiago, Greg Coupet, Cris et Juninho. Karim me dit : « viens, on va faire des abdos avec les vieux ». Je fais quatre ou cinq séries de crunch et je me barre. Il me dit : « tu fais quoi ? Là c’est l’échauffement, on vient de commencer ! ». Je lui réponds : « c’est bon, me casse pas la tête, j’ai des trucs à faire ». Je prends ma douche, je traîne dans les vestiaires et une heure plus tard je le recroise. Je lui demande ce qu’il faisait. Il me dit : « j’étais encore à la muscu ». Sur le moment, j’avais pas capté. J’ai compris quelques années plus tard. Quinze ans au Real Madrid… Moi, je dormais un peu. Et c’est ça que j’essaie de transmettre aux jeunes, même s’ils ont parfois du mal à l’entendre. J’adore cette histoire parce qu’elle résume bien nos trajectoires. J’ai fait une belle carrière et j’en suis fier, mais lui a poussé les choses beaucoup plus loin. Aujourd’hui, il a même sa fresque sur un immeuble à Lyon. Quand je passe sur le périph, je la vois et je suis content pour lui, parce qu’il le mérite vraiment. Le message, pour moi, il est simple : dans la vie, on a ce qu’on mérite.

 

Au fil de la conversation, une chose apparaît clairement : pour Rémy Riou, le football ne se résume ni aux matchs ni aux résultats. Ce qui marque vraiment une carrière, ce sont les histoires humaines que l’on accumule au fil des saisons. Des vestiaires où se croisent des joueurs venus du monde entier, où l’on partage les victoires comme les galères, où l’on apprend à se connaître bien au-delà du terrain. Des endroits où l’on peut se chambrer, débattre, prier, rire ensemble… et construire quelque chose qui dépasse largement le sport. Lorsqu’il raccrochera les gants, ce ne sera sans doute pas le bruit du ballon qui lui manquera le plus. Mais ces portes de vestiaire qui s’ouvrent chaque matin, et tout ce qui s’y passe une fois qu’elles se referment.


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C'était Rémy Riou par Simon Leon !

Crédits photos : Paris FC / AFP / Ouest France

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