Football américain en France : la vision de Frédéric Paquet pour structurer l’avenir
- Simon Arnaudet
- 14 déc. 2025
- 7 min de lecture
Physique-chimie, plateformes pétrolières, clubs professionnels, fondation éducative, fédérations internationales. À première vue, le parcours de Frédéric Paquet ressemble à une suite de virages improbables. Et pourtant, tout s’emboîte. Car derrière cette trajectoire atypique se cache une constante : la recherche de cohérence, de performance et de sens, dans des environnements où rien n’est jamais simple. Dans cet entretien, Frédéric Paquet — président de la Fédération Française de Football Américain, ancien dirigeant du LOSC, de l’ASSE ou du Stade Français, passé par les États-Unis et engagé de longue date dans l’éducation — revient sur son parcours, sa vision du sport, la responsabilité du dirigeant, l’avenir du football américain en France et l’avènement du flag football. Une interview pour comprendre comment on construit une stratégie sportive durable, quand on a appris à identifier les bons problèmes avant de chercher les solutions.

Vous avez d’abord suivi des études scientifiques avant de bifurquer vers un master en management du sport. Avec le recul, quels ponts faites-vous entre la rigueur des sciences et celle du sport ?
C’est assez simple : ma formation scientifique m’a apporté une rigueur d’analyse, une logique et surtout une manière de réfléchir qui m’accompagnent encore aujourd’hui. On l’oublie souvent, mais face à un problème, le plus difficile n’est pas de trouver une solution : c’est d’identifier le bon problème. Et pour y parvenir, il faut une approche pragmatique, rationnelle, presque méthodique. Dans le sport, la complexité est plus grande parce qu’on travaille avant tout avec de « l’humain ». Il y a des émotions, des ressentis, des impressions — et ils sont essentiels, il ne faut surtout pas les balayer. Mais ils ne doivent pas masquer les faits. Mon rôle consiste justement à faire la part des choses : écouter, comprendre, intégrer l’émotionnel, tout en restant concentré sur les éléments factuels pour poser le bon diagnostic. Une fois ce travail fait, paradoxalement, la recherche de solutions devient souvent plus simple. Parce qu’on ne traite plus un symptôme, mais la cause réelle.

Vous avez travaillé sur des plateformes pétrolières en pleine mer. On se sent plus isolé au milieu de l’océan… ou dans son bureau de dirigeant sportif après une défaite douloureuse du LOSC ?
On s’ennuie beaucoup plus sur une plateforme pétrolière au milieu de l’océan, ça c’est sûr ! Mais au fond, ce n’est pas tant la défaite qui rend seul que le moment où il faut prendre des décisions qui ne vont pas forcément plaire. Dans l’environnement complexe qu’est la gestion humaine, on n’a jamais de certitude avant. C’est pourquoi je pense que le mieux que l’on puisse faire c’est de prendre la moins mauvaise décision à défaut de pouvoir prendre la meilleure. Cela passe par des temps de réflexion collective, d’échanges avec les personnes concernées, puis, à un moment donné, il faut trancher. Et c’est souvent là que la solitude apparaît, parce qu’une décision, par définition, oblige à faire un choix, et dans ces cas-là : certains sont pour, d’autres contre. C’est ça, la responsabilité d’un dirigeant. Quand vous gagnez 6-0, tout le monde vous trouve brillant, grand, intelligent. Quand vous perdez 6-0, on vous explique que vous êtes nul, que vous ne comprenez rien et que vous n’avez rien à faire là. Et c’est souvent les mêmes personnes qui disent les deux ! Il faut apprendre à encaisser, à prendre du recul et à conserver une forme de sérénité pour continuer à avancer.
« Face à un problème, le plus difficile n’est pas de trouver une solution : c’est d’identifier le bon problème »
Entre la formation des jeunes au LOSC, fondation pour enfants en difficulté scolaire, le rafraichissement des programmes de formation de la Fédération de Football Américain : l’éducation semble être un fil conducteur fort de votre parcours. D’où vous vient cette vocation ?
Mon fil conducteur, au fond, c’est surtout la recherche de la performance. Et je suis convaincu que la performance peut s’exprimer aussi bien dans un club professionnel que dans une école comme L’École des Quinze, avec des enfants en difficulté scolaire. La performance, ce n’est pas seulement gagner ou obtenir des résultats immédiats, c’est la capacité à tirer la quintessence des personnes dont on s’occupe, avec les moyens dont on dispose. Je ne suis pas enseignant de métier, même si j’ai eu l’occasion d’intervenir dans différentes écoles, mais je reste persuadé que pour former de bons athlètes — et plus largement de bonnes personnes — tout commence à la base. Il faut transmettre, poser un cadre, donner des repères et surtout des valeurs. C’est quelque chose qui s’est fait assez naturellement dans mon parcours. L’École des Quinze m’intéressait justement parce qu’elle me permettait de travailler avec un public différent, de tester les mêmes méthodes, les mêmes processus, dans un contexte totalement différent. Et l’expérience a montré qu’on peut aussi faire de la performance avec des jeunes en difficulté scolaire, et réussir, là aussi, à en tirer le meilleur.

Le football américain peine encore à recruter massivement en France. Selon vous, comment convaincre davantage de jeunes français de prendre une licence ?
Il y a plusieurs leviers, et on travaille dessus en parallèle. Le premier, c’est tout simplement de faire savoir que le football américain existe en France. Il y a encore un vrai déficit de visibilité, donc un gros travail de communication à mener, même si cela demande des moyens que nous n’avons pas toujours. Ensuite, il faut s’appuyer sur la qualité de l’encadrement : nous avons de bons coachs et de bons éducateurs, et leur rôle est essentiel pour donner envie aux jeunes de venir… et surtout de rester. Cela suppose aussi d’avoir des compétitions structurées, régulières, attractives. La difficulté, c’est que le football américain est un sport collectif qui nécessite beaucoup de monde. Dans ce contexte, l’arrivée potentielle de la NFL en France serait évidemment un accélérateur formidable. En termes de visibilité et de promotion de l’activité, cela nous ferait gagner des années, parce que c’est un niveau d’exposition que nous n’avons tout simplement pas les moyens de créer seuls aujourd’hui.
« Le flag football est un sport qui coche énormément de cases aujourd’hui »
Pourriez-vous présenter le flag football à ceux qui ne le connaissent pas ? Et surtout : doit-il devenir, selon vous, une priorité stratégique en France par rapport au football américain ?
Le flag football est une discipline dérivée du football américain, avec des règles très proches, mais adaptées : il y a moins de joueurs et surtout aucun contact. C’est un sport qui coche énormément de cases aujourd’hui. Il est sécuritaire, il est mixte — filles et garçons jouent ensemble, chez les jeunes comme chez les adultes — et il est très facile à mettre en place. On peut y jouer sur quasiment n’importe quelle surface, sur des terrains réduits, avec peu de contraintes matérielles. Le jeu est rapide, très axé sur la passe, dynamique, avec des temps de jeu courts. C’est aussi, même si le terme est un peu galvaudé, un sport « fun » : il y a une dimension de look, de musique, d’ambiance, qui correspond parfaitement aux attentes actuelles. Même si ses racines sont anciennes, le flag s’inscrit clairement comme une tendance moderne. Il est d’ailleurs olympique, ce qui change beaucoup de choses, notamment en termes de reconnaissance et de développement. Le mouvement scolaire s’y intéresse fortement. Au sein de la fédération, nous avons trois disciplines — le football américain, le flag et le cheerleading — et très clairement, en matière de développement de masse, l’avenir se situe surtout du côté du flag football en France et du cheerleading. Aujourd’hui, le flag compte entre 10 000 et 12 000 licenciés, avec l’objectif d’en atteindre rapidement entre 25 000 et 30 000, parce que demain, tout le monde va jouer au flag. La NFL elle-même en a fait l’un de ses principaux leviers de développement, ce qui confirme pleinement cette orientation stratégique.

La question networking
Question de Nicolas Jacq, directeur de l’ASSE Promotion : serait-il possible d’aller chercher les Kansas City Chiefs pour affronter les New Orleans Saints ? Auquel cas, il serait, je le cite, « ravi d'assister au match » !
Ce n’est pas nous qui décidons si la NFL vient en France ou non, même si, sans certitude, on peut dire que c’est plutôt bien engagé. Et si elle venait, ce ne serait toujours pas à nous de choisir quelles équipes disputeraient le match. Pour être très clair, même dans l’hypothèse où les Kansas City Chiefs seraient de la partie, je ne suis pas sûr que ce soit nous qui déciderions qui pourrait assister à la rencontre, car la NFL contrôle absolument tout, de A à Z. Notre rôle, c’est de travailler pour « mériter » d’exister dans cet écosystème. On fait ce qui nous est demandé : accompagner, faciliter, relayer, aider. Mais il faut être lucide, nous n’avons pas la main sur grand-chose. Aujourd’hui, le travail a été fait, sérieusement et dans les règles, et il ne nous reste plus qu’à espérer qu’il portera ses fruits.
« Ce n’est pas nous qui décidons si la NFL vient en France ou non mais on peut dire que c’est plutôt bien engagé »
Au fil de cet échange, une chose apparaît clairement : chez Frédéric Paquet, rien n’est laissé au hasard, pas même les détours. De la rigueur scientifique à la gouvernance sportive, de l’éducation à la performance, du sport professionnel aux enjeux fédéraux, sa trajectoire raconte une même histoire : celle d’un dirigeant qui cherche d’abord à comprendre avant d’agir. Comprendre les systèmes, les humains, les déséquilibres… pour mieux décider, même lorsque ces décisions exposent à la solitude ou à la critique. Sa vision du football américain en France s’inscrit dans cette logique de long terme, lucide sur les contraintes mais résolument tournée vers l’avenir. L’essor du flag football, discipline accessible, éducative et olympique, illustre cette capacité à penser le développement autrement, sans renier l’ADN du sport, mais en l’adaptant aux réalités sociales, scolaires et économiques d’aujourd’hui. Plus qu’un simple levier de croissance, le flag football devient un symbole : celui d’un sport qui accepte d’évoluer pour exister durablement. À travers ses réponses, Frédéric Paquet rappelle enfin une évidence souvent négligée : le sport n’est pas qu’une affaire de résultats ou de modèles à copier, mais de cohérence, de valeurs et de responsabilités assumées. Dans un paysage sportif en mutation, cette capacité à poser les bons diagnostics avant de chercher les solutions pourrait bien être, au fond, la clé de toute stratégie sportive durable.



